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Chiens dans la nuitComposé de cinq récits aux décors patiemment plantés, ce nouveau recueil de Stéphane Grangier, Chiens dans la nuit risque de marquer les esprits. Âmes sensibles et esprits puritains feront bien de s'abstenir. L'auteur, découvert avec La vengeance du dindon farci, ici se lâche.

Dans « Amarrée noire », un flic en bord de mer et au bord du nervous breakdown court après ses démons et, éventuellement, après quelques petits malfrats. Les bavures s'enchaînent.

Avec « Chiens dans la nuit », on quitte les quais de Lorient pour se retrouver à Bruz, petit bourg du bassin rennais victime d'insomniaques légèrement furibards.

« Stiff little fingers » nous transporte à Ouessant, île du bout du monde balayée par les lumières du phare du Stiff à l'ombre duquel se nouent quelques drames et romances.

Puis, « Remugles » nous précipite dans les caves de monsieur Maurice, un type bien sous tout rapport, au-dessus de tout soupçon, mais néanmoins peut-être un peu anomique, si on creuse un peu.

Enfin, « L'âge de la maturité » nous fait revisiter les âges tendres, l'époque des promenades dans les bois et des nuits noires pendant lesquelles on joue à se faire peur...

Retrouvez cet ouvrage sur les rayonnages de la librairie Alphagraph 5 rue d'Échange.

 

290 pages, 14,5 × 21 cm - Couverture illustrée par Srï
Imprimé en Bretagne et à réserver à un public averti © septembre 2010
ISBN : 978-2-919265-03-9
18 euros

Sommaire

« Amarrée noire »
« Chiens dans la nuit »
« Stiff little fingers »
« Remugles »
« L'âge de la maturité »


EXTRAIT : « Amarrée noire » par Stéphane Grangier
 

Environ trois cents mètres séparent le commissariat de police de la rue Marie Dorval, deux rues plus haut, croisant le cours de la Bôve qui remonte vers une partie décentrée du centre-ville. Trois cents mètres où je viens de me délester d’une parcimonieuse mais abominable gerbe, d’une façon répétée, systémique, ponctuant ainsi mon parcours comme le fit le petit Poucet avec ses cailloux dans la forêt. Sauf que si je suis perdu, moi, c’est plutôt dû à un pathétique égarement psychologique qu’à cause de parents défavorisés. De plus, je n’ai pas DU TOUT envie qu’on me retrouve.

Au bout de ce même quai en face, l’entrée d’une base militaire de la marine devant laquelle une foule bigarrée trépigne, trimballant sacs, vélos, puis s’agglutinant en paquet mouvant et coloré auprès de l’embarcadère de l’île de Groix, voilà ce qu’il m’est donné de devoir supporter en ce matin fumeux.

Puis à l’opposé, derrière les arbres, la vision ombragée du centre-ville de Lorient semble apaiser un instant ma redoutable gueule de bois. À l’angle du quai et du cours de la Bôve, juste en face, des flics partout, tentant de bloquer, de filtrer, dans un curieux barrage improvisé auquel la teneur de l’évènement récent fait perdre toute sérénité, puis plus haut, au milieu d’une arrière-cour de cette même rue Dorval, les morceaux sectionnés, arrachés, découpés, de trois gamins d’une dizaine d’années qui s’entremêlent dans un tas monstrueux.

Piochant parmi les membres, on avait réussi à reconstituer une sorte de puzzle, accolant une tête à un tronc, une jambe à une excroissance, avant d’en déduire que ce tas informe représentait deux garçons et une fille, et ce grâce à une chemisette, cette dernière définissant enfin la provenance du bras gênant devant lequel tout le monde hésitait depuis le début. Marrant, ça, les déductions. On peut s’y asseoir dessus, ça ne pète jamais. Ça tisse comme un filet de certitudes sur lequel on peut aisément pianoter. En touriste quoi, à la cool.

Mais pourtant sous mes pieds à cet instant-là, le sol se déroba complètement. Et pendant un moment, il fut aussi mouvant que le pont d’un navire au milieu d’une tempête.

Tout était trop.

Et surtout moi, au milieu de tout ça.

La sinistre perspective du quai de Rohan, illuminé par les premières lueurs mortifères d’un jour blanchâtre m’assassinait littéralement l’être profond. J’avais passé la nuit à boire et ne me souvenais d’à peu près rien sinon d’avoir traîné dans mon sillage l’adjoint de police judiciaire Jean-Baptiste Casier, cet intellectuel neuneu, au milieu d’un brouillard de rire, de cris et de musique. Et puis une fille aussi, peut-être. Une impression comme ça, parfumée donc féminine je présuppose alors, marmonnant en mâle affirmé, passablement déprimé.

Il faut dire que je me fais chier dans cette ville de cons. Ma carrière avait débuté dans le velours du SRPJ, à Paris, avec gros blouson, muscles imprimés dans un jean impeccablement moulé, faciès à mâchoire blindée et mirobolant salaire. Un changement politique a foutu le bazar là-dedans, jouant aux quilles avec mon futur, qui se transforma illico en situation moite, vaselineuse, où, agent de la BRI attaché à la brousse, j’ai commencé à m’emmerder ferme dans ce foutu trou du cul géographiquement spongieux de ville de Rennes ; et tout ça parce qu’on n’avait rien trouvé de mieux à me faire faire que de côtoyer les sinistres ploucs de cette citée ampoulée, ambiguë, moitié-bretonne, moitié rien-du-tout, et qui de toute façon n’en a rien à foutre de rien.

BRI, c’est brigade de répression et d’intervention, le bazar clinquant qui a remplacé l’office de répression du banditisme mais qu’on a étalé comme une tartine trop beurrée sur le territoire tout entier, en moult brigades bigarrées et merdiques, parce que sans moyens.

Longuement, j’ai arpenté le trottoir grisâtre de cette ville fantôme, avant qu’un binoclard du palais de justice, une de ces espèces de procureur salopard qui ne vous procurent rien du tout, me missionne pour un temps indéterminé dans la ville de Lorient. Mon boulot consistant à la boucler et à coller aux ordres de la justice, vu qu’en même temps qu’appartenant à la BRI, j’étais officier de police judiciaire, j’ai donc fermé ma bouche avant de partir naviguer sur les eaux vaseuses de ce port suave, entre l’arsenal de Lanester et le port de Lorient, là où ronflait un austère commissariat à l’intérieur duquel trépignaient des tas de nabots bleu-militaire.

M’emmerdant de plus en plus, comme déçu, ce qui agrandit démesurément mon sentiment de frustration, j’ai alors picolé plus que jamais, dans un trop grand besoin de remplir les cases vides de cette totale inutilité que je ressentais effroyablement.

Ma mission : surveiller des fumeurs de shit qui, pour supporter le boulot merdique auquel leurs cerveaux d’endives les obligeaient à se cantonner, fumaient trop tout en dealant à mort, histoire de se rendre intéressant, s’imaginant également un généreux bénéfice. La mission du crétin, quoi. Moi qui avais pisté des tueurs multirécidivistes, on m’obligeait désormais à changer les couches de merdeux locaux à coupe rasta qui se prenaient pour des révolutionnaires à l’aube de passer aux actes, mais enfin fallait quand même voir on sait jamais parce que bon enfin. Éducateur spécialisé avec une matraque, voilà ce en quoi l’on souhaitait ardemment me voir me transformer. Je reniflais les parois internes de mon placard à balais, antimite ? Paquet de lavande ? J’en savais rien, toujours est-il que j’avais déjà commencé à moisir. Et à ce rythme-là, le désarroi pointa vite fait son pif vicieux sur la proie facile que j’étais devenu.

Alors j’ai commencé à me lever aux heures batraciennes du j’en-foutisme absolu, ce qui bizarrement, et sans doute promu par un dérapage favorable de la nature en ma faveur, convint vivement à mon être tout entier. Paisible, je troglodytais dans la piaule sordide qu’on m’avait refilée, avec vue sur le mur gris sale de la maison en face. Une chambre cradingue, des toilettes Ming où l’on se torchait de quelques feuillus environnants qui poussaient entre les briques des murs, et une Renault 18 break d’époque, voilà dans quoi, pour couronner le tout, l’on me laissait onctueusement mariner, crever, pourrir. Dans la vase du port, attendant que je me décompose et que je fabrique quelque chose comme un champignon, une algue, ou mieux, un compost enrichi en potassium.

Et puis ce type, brave, avec qui d’ailleurs j’avais fini par sympathiser, et qui me tint lieu d’adjoint local. Jean-Baptiste Casier, un pustuleux muni d’un Cap de boulangerie, au demeurant pas déplaisant du tout. Officier adjoint de police judiciaire, qu’il se glorifiait d’être, et au premier rendez-vous avec lui, me souviens avoir craint une arrivée en trottinette, eu égard à sa dignité, mais surtout, en connaisseur avisé des possibilités que mettait la gendarmerie à disposition de ses meilleurs agents ici-bas.

Le gros lard qui me l’avait fourré dans les pattes était le lieutenant-colonel dirigeant la brigade de police de Lorient, pour faire simple, le boss, avec qui je devais plus ou moins composer vu qu’il s’amusait à camper sur mon palier de plus en plus tôt chaque jour rien que pour m’emmerder.

Ma journée type : Émerger aux environs de 11 heures 30 selon l’intensité de la soirée de la veille, prendre mon p’tit-déjeuner chez Simone, un gourbi qui faisait des tartines le midi en bas de ma rue, puis remonter paisiblement poser ma pêche onctueuse du matin avant de traînasser à peu près trois heure et demie sous la douche. À la suite de quoi, je rendais visite aux fumeurs de shit dans un appart’ jouxtant le leur au fond du quartier de Keryado, surveillant de ma piaule leur deux pièces de mongoliens dégénérés bourré de micros, puis après m’être mollement branlé en survolant des revues porno, je décarrai fissa afin d’aller faire chier tous ces culs serrés du commissariat.

Puis enfin, je sortais, et me disant que j’avais à peu près fini ma journée, je me lissais doucement la peau des couilles en regardant les bateaux pénétrer le port avec cette chouette vue sur la mer en arrière-plan. Alors, et toujours, avant de dévorer à pleines dents les cahouètes de la veille qui se desséchaient au fond d’une de mes poches, je soupesais les différentes possibilités que j’avais d’aller me fourrer un apéro dans le gosier, voire deux, ou bien trois, ou alors merde, peut-être bien 27, tiens, pourquoi pas après tout, tout en cherchant une agréable compagnie, c’est-à-dire une pute pas trop vérolée, afin de finir ce jour tombant puis la nuit qui suivait sur les rails dignes d’une morale positivement consensuelle.

Des heures pourtant, je restais observer les vifs clapotements lumineux, étincelants, à la surface de la mer, là-bas au loin, en sortant du commissariat. J’avais appris à aimer ça, comme si inconsciemment je contemplais une image à laquelle j’aurais pu m’affilier, m’accrocher. Peut-être l’image de ma propre reconstruction que, bizarrement, sentant sans doute la déglingue me tomber dessus depuis peu, je recherchais sourdement, mais encore aveuglément. Et puis BOUM, Casier me réveille à 5 heures 43. Et PAN, Gros lard en rajoute une couche vers 6 heures 23 alors que béat, je me rendormais déjà. Un instant, j’ai songé à envoyer chier, étant missionné par le palais de justice et uniquement par lui, et certainement pas par ces fulgurants crétins envers qui je n’avais aucune obligation, hormis peut-être celle d’être poli et sociable. Ce que, il faut bien le reconnaître, je n’étais pas toujours. Mollement alors, et du fait que j’avais besoin de redorer mon blason auprès de la volaille locale, j’ai finalement accepté. Puis j’ai songé à l’éventualité d’un rapport de force, et à avoir, pour une fois enfin, ces foutues cartes en main afin de tous leur dézinguer la gueule un de ces jours.

Puis j’ai vu. Puis j’ai revu, en photos. Puis je suis allé revoir, de visu. Puis j’ai dégueulé partout, participant activement à la trouble coloration pétrolière des eaux du port. Un carnage. L’application méthodique d’une brutalité sans nom. Des débris de corps, des bouts, des restes, des moignons qui sanguinolaient encore. Déchiquetés, découpés, arrachés. Des têtes des bras des troncs des doigts, méticuleusement tronçonnés, ou arrachés, en lambeaux, et qui commençaient déjà à virer à la putréfaction en plein soleil.

Contournant le port et remontant une nouvelle fois le cours de la Bôve, j’ai réussi à penser un peu malgré ce crâne liquéfié par une douleur flottante. Me souvenais avoir débauché Casier la veille, qui, comme d’habitude, ne demandait pas mieux, vu la situation familiale merdique qu’il subissait depuis trop longtemps et qui lui explosait depuis peu sous le nez. Casier possédait l’affectif faiblard de la colombe adolescente, alors il suivait. De plus, ma position hiérarchique le couvrait. Fugitivement alors, à la suite de ça, je me suis également souvenu d’une fille, sans visage, sans nom, sans rien.

Tout m’est remonté des tripes quand repoussant les gendarmes, j’ai une nouvelle fois vu la viande qui débordait du tissu s’auréolant d’un sang noir, à la lisière duquel on repérait le jaunâtre du pus et de la pourriture. Et puis l’odeur, putain de bordel cette odeur. Mais qu’est-ce que tous ces connards branlaient ? La main plaqué sur la bouche, j’ai investi le bistroquet proche, ballottant de droite à gauche avant de foncer sur la tanière carrelée du fond, où j’ai localisé l’évier dans lequel j’ai tout gerbé. Puis me retournant, exsangue, j’ai repéré l’accusation tacite des chômeurs de longue durée alignés au bar puis la démarche tempétueuse de la patronne qui fondait sur moi.

Tout en lui collant sous le nez cette carte de police que ma main rendait définitivement gluante, j’ai déclaré chichement :

- Vous m’excuserez madame, une effroyable méprise…

(à suivre...)

 

 

 

 

 

Dernière modification : 18/04/2017 11h20
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