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Les états-généraux de la loose, c'est l'histoire d'un (pauvre) type qui a tout perdu : sa femme, son boulot, sa dignité, son courage, ses amis. D'un homme qui s'est perdu. D'un homme qu'on a perdu, mis au rebut (on ne pourra plus rien en tirer ; même les services sociaux seront incapables de le remettre à flots). Qui se noie, touche le fond, atteint le stade ultime de la paupérisation. Qui n’a plus rien au sens strict du terme. Qui n’a plus la force de rêver. Qui a tout juste celle de fantasmer sur un magnétoscope de fabrication japonaise — quand on n’a plus que dalle, on peut certes se nourrir d’illusions et en choisir de minables… Mais jusqu’où ces dernières nous mèneront-elles ? Ne nous conduiront-elles pas tout droit à notre perte ? Quand on n’a plus rien, quand on n’est plus rien, l’immolation par le feu n’est-elle pas de fait l’ultime planche de salut ?

C’est avec une complaisance presque joyeuse pour les misères sociales, professionnelles ou intimes de notre époque qu'Angelino Göhtperz aime à suivre les méandres mentaux de son prochain pour y débusquer les germes de leurs schizophrénies quotidiennes. L’onanisme et la désespérance, leurs vertus et leurs limites, il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. Par contre, pourquoi ne pas en faire un livre ? Fort de ce challenge à relever, Göhtperz (qui s'y connaît en masturbation et en désenchantement) nous invite à suivre les aventures de Jimmy Chemineau et de Luddodvi Bergami.

Le premier est au chômage et vit seul depuis que Monica l’a quitté. Le second est le héros d'un film porno de troisième zone. Pour compenser l'absence de la cruelle Monica, Jimmy va donc s’immerger corps et âme dans la peau du beau et fier Luddodvi Bergami. Et si Monica y trouve à redire, il n'en a plus rien à battre !

 

 

158 pages, 17 x 23 cm (à réserver à un public averti : only for ladies and gentlemen)
ISBN : 978-2-9529200-5-6
Couverture illustrée par Matthieu Chouteau
15 € [épuisé]

EXTRAIT :
 

Article I
 

Quand Jimmy Chemineau a le blues, quand il se sent parfaitement inutile, en dessous de tout, inefficace, mal-aimé, quand il ne croit plus en rien, ni en lui, ni en Dieu, ni en quoi que ce soit d'autre, quand il n'ose pas aller pleurer dans les jupons de sa belle-mère qui de toute manière a d'autres chats à fouetter, quand il se referme sur lui-même, se complaisant alors dans la contemplation de ses petits maux d'humain, quand il n'en peut plus d'être acculé par tout ce qui l'entoure et qu'il a bien trop honte, bien trop peur pour téléphoner à un ami ou pour composer, ne serait-ce que ça, l'un de ces numéros verts où il y a toujours une oreille attentive pour vous écouter, soit il se promène à pieds dans sa ville pour y remédier ; soit il visionne pour la six-cent soixante-six millième fois peut-être La voisine d'en face de Vittorio Arkaël… Il pourrait prendre le train pour changer d'air mais ne le prend pas parce que ça coûte trop cher. Et puis, Jimmy n'est pas du genre à user des modes de transports à grande vitesse. Il préfère se coltiner l'écran de sa télé après s'être calé dans le vilain tas de fringues qui lui sert de divan.
 

Article II
 

Énième film d'Arkaël, La voisine d'en face retrace l'histoire de Luddodvi Bergami. Nombreux sont ceux qui disent que cette farce n'est qu'un immonde navet de plus à ajouter à la liste déjà longue des films merdiques qui n'auraient jamais dû voir le jour. La postérité jugera. Vittorio Arkaël, lui, dort sur ses deux oreilles.

L’histoire, tout de même, histoire que vous vous fassiez votre propre idée : Luddodvi Bergami naît dans le Piémont, au deuxième étage d'une maison jaune aux volets verts, au bout d'une rue en forme de demi-cercle, à l'abri du clocher ocreux qui surplombe la vallée de Caretta Della Marco, qui ne fut raccordée au réseau électrique que tardivement, c’est-à-dire avec l'arrivée du nouveau maire communiste.

Plusieurs fois par jour les cloches sonnaient ; ça rythmait le réveil des gens, leurs repas et leurs rêveries.

Luddodvi n'avait pas deux ans, quand ses parents décidèrent de tout laisser tomber pour franchir les Alpes et s'établir loin des oliveraies, loin des champs gris de l'âpre vallée piémontaise, loin de ses sources d'eau claire et de ses vignes amères. Dans le sud de la France d'abord, du côté de Nice, puis du côté de Quimper. À cette époque, c'était la mode, étant pauvre, d'aller chercher fortune à l'étranger. De ce départ vers un monde prétendument meilleur, Luddodvi n'a quasiment gardé aucun souvenir.

Les parents de Luddodvi ont réussi leur intégration. Ils ont trouvé des bons boulots, ont appris la langue, les coutumes, les choses à ne pas dire et celles à ne pas faire et forts de ces connaissances, ils ont prospéré comme des gros chats flaubertiens. En l'espace d'une génération, le statut des Bergami a changé du tout au tout. Pour preuve, Luddodvi vit maintenant au troisième étage d'un immeuble rupin. Dans un appartement chic tendu de tapisseries blanches. Avec un digicode et des dalles lavées.

« Si je devais investir, ce serait en vérité dans ce type de produits, avait dit le directeur de l'agence qui avait parfaitement compris quel était le type de produits qui conviendrait à un client comme Luddodvi Bergami. Croyez-moi, Monsieur Bergami, ce quartier est en train de prendre de la valeur. Je ne plaisante pas. Les prix ont presque doublé en six mois.

- J'espère bien, avait répondu Luddodvi, qui salivait à l'idée que la valeur ajoutée de ce pâté d'immeubles du reste déjà très bien coté à en croire le prix presque exorbitant du mètre carré puisse encore augmenter une fois qu'il y serait installé.

- Et juste en face de la boulangerie, voyez, là-bas, sur votre gauche, à côté du container pour les bouteilles en verre, derrière les pétunias, il y a un pressing et un bureau de tabac. La carotte rouge, voyez…

- Je ne fume pas.

- Vous allez peut-être vous y mettre. Ne désespérez pas. C'est un bureau de tabac qui fait aussi Point Presse. Pour le dimanche matin, vous voyez, c'est pratique, vous avez tout à portée de main. Hein ? Vous voyez ? Pour aller chercher des croissants à Madame, c'est à deux pas.

- Je ne suis pas marié.

- Excusez-moi. Vous êtes fiancé ?

- Non plus. Mais votre appartement m'intéresse.

- C'est vrai que c'est un appartement très lumineux.

- Il m'intéresse beaucoup dois-je avouer. Vous le saviez n'est-ce pas que ce type de produits me conviendrait parfaitement ?

- Oui. Je suis comme tout le monde. Je n'aime pas perdre mon temps ni faire perdre le leur à mes clients : j'aime aller droit au but… Si ça vous dit, on signe le compromis dès aujourd'hui. Je connais les propriétaires — des gens très bien. Quand les affaires se font vite, ça arrange tout le monde et on peut passer à la suivante.

- On peut négocier ?

- On peut négocier. Nos marges de bénéfices — dans une certaine mesure — sont faites pour… Enfin… Je ne devrais pas vous le dire mais c'est la vérité. Il est toujours possible de les entamer, de les grignoter un tout petit peu dans le cas où vous vous décideriez rapidement. Pas plus tard qu'hier j'ai eu les proprios au téléphone : ils sont pressés et ils ont raison. Et puis… Voyez, c'est vrai que les prix ne sont pas exagérés par rapport à ce qui s'est fait ailleurs où c'était n'importe quoi. Je ne devrais pas vous le dire mais ça devenait prohibitif. À deux rues d'ici, j'ai vendu des studios à plus d'un million…

- Tant mieux donc si ça peut se faire rapidement. »

Le poisson était ferré. Le cœur du directeur de l'agence battait de joie, une fois de plus. Aller sur le terrain, au contact du client, était vraiment ce qu’on faisait mieux dans sa branche.

« Mettez une option, Monsieur Bergami. Vous êtes prioritaire. Si l'appartement vous plaît, c'est une précaution qui peut éviter que l'affaire ne vous passe sous le nez. C'est déjà arrivé : un client hésite, un autre passe après qui se décide plus rapidement et c'est le second qui décroche la timbale.

- Ce serait ennuyeux. Vraiment…

- Oui mais c'est déjà arrivé. Moi, ce que je ferais à votre place, pour être sûr, c'est que… »

Quelques heures plus tard, Luddodvi signait le compromis de vente. Par téléphone, sa banquière lui avait confirmé la possibilité d'un prêt sur cinq ou six ans.

Aujourd'hui, des plantes très vertes et luisantes poussent dans des pots rectangulaires. Des canapés design se reflètent dans les dallages et des armoires aux formes fluides longent les murs. Luddodvi Bergami a de l'argent, du goût et on voit vite qu'il n'aime pas se priver. Les ingénieurs qui travaillent dans son domaine, arrivés à son niveau de compétence, n'ont pas de souci d'argent. Il a quand même pris soin d'ouvrir des comptes dans plusieurs banques différentes, par mesure de sécurité et parce que les banquières ont de si jolis sourires…

Luddi aime les belles choses — c'est dans sa nature. Or les belles choses coûtent cher et pouvoir se les offrir est un plaisir qu'on aurait tort de se refuser longtemps. Il aime les fringues, le velours, le coton. Il aime les bateaux à voiles aux lignes pures et les voitures rouges qui montent à 300 et des brouettes alors même que le maximum autorisé est de 130 sur autoroute.

Insouciants et éloignés des rudesses de la vie, ses amis ont eux aussi leur petit pécule placé en Bourse ou un magot dans le foncier et savent qu'ils auront de quoi remplir leur assiette avec de la viande fraîche, veau élevé sous la mère et tutti quanti voire avec des crustacés qui viennent de la mer du Nord via les cagettes en polystyrène du poissonnier transportées par avion sur des milliers de kilomètres.

Le week-end, des intimes sans enfant, des potes qui aiment faire la java, des frères d'arme qui ont besoin de se détendre, des collègues de bureau qui ont envie de finir la soirée en boîte, des copines au cul arrondi et des ex passent le voir. « Je vous ai préparé un rôti. » En général, ils rient, ils écoutent du Gershwin, du Mozart, du Jean Tombolahidoo ou du Peter Toshiba, ils bouffent — un truc vite fait ou plus élaboré — et ce n'est pas rare qu'un dom Pérignon à 245 balles la bouteille qui se boit comme du petit lait ou carrément qu'un litron de lait ribot fermier soit alors débouché dans le rire et les liesses des billets doux. On sort de la coke. On l'étale sur la table. On fume des cigares, des pétards, des clopes algériennes ou rien du tout quand on n'a pas envie de s'abîmer les cordes vocales ni de jouer aux cadors. « Je te sers un whisky ? Ça va te calmer.

- Merci Luddi.

- Des glaçons ?

- Pas de glaçon. Tu sais que cet enculé d’Armel est reparti en Iran pour sa boîte ? Il y en a qui ne s’en font pas ! »

Puis ils sortent en ville sauf Luddodvi qui reste avec l'une ou l'autre de ses invitées et ils baisent et font de la moiteur et de la sueur un trésor commun qui s'estompe avec une douche. Ou alors ils sortent en ville, tous ensemble, et Luddodvi rentre à l'aube avec une créature accrochée à son bras — la semaine dernière, à titre d’exemple, c'était en compagnie d'une dame d'un certain âge, très cultivée, très protectrice, très maternelle, très belle. Il l'avait croisée chez Eugène, cette boîte où s'égaraient parfois des vedettes du show-biz. Il lui avait offert un verre. Elle avait accepté. Ils étaient repartis ensemble. Pendant qu’il conduisait, elle lui avait lu à haute voix des passages de Proust puis lorsqu'ils en avaient eu marre des états d'âme du jeune Marcel, ils avaient fait l'amour sur une aire d’autoroute. Luddodvi n'en garde pas un souvenir impérissable. Il manquait d'enthousiasme et elle, de son côté, n'avait pas fait preuve d'une grande imagination. Cette vieille cochonne amatrice de lingeries raffinées n'avait cependant pas eu trop de peine à faire jouir notre ami. Puis ils avaient pris la direction du bois de Bungher d’où l'on a des vues superbes sur de petits étangs. Là, ils avaient marché en silence côte à côte. Nonchalamment. L'alcool de la veille les avait rendus paresseux mais tolérants. Après un sandwich, ils s'étaient séparés — il fallait qu'elle rentre. Et depuis ils n'avaient pas cherché à se revoir. Il n'était pas non plus retourné chez Eugène — sinon, il l'y aurait recroisée.

La réputation de Luddodvi n'est plus à faire. Il en a de la chance : des jeunes dindes font parfois 50 ou 100 bornes rien que pour le voir, lui et sa petite gueule de mec à qui tout réussit. Il y a six semaines, si ses souvenirs sont exacts, c'est une étudiante en droit, pleine de tendresse, bien dévergondée et complètement saoule, qui lui a permis de terminer la nuit en beauté. Ils ont mangé des huîtres à sept heures du matin. Ses parents étaient d'Avranches ; elle rêvait de devenir juge d'instruction ; elle avait des yeux d'un bleu terrible et un tatouage sur les fesses qui l’avait surpris quand il s'était retrouvé derrière elle.

« Tu t'y connais en parachutisme ? » Elle lui avait répondu qu'elle n'aimait pas le sport et Luddi dans la seconde avait su qu'il ne ferait pas sa vie avec cette fille-là. Trois semaines encore auparavant, il s'était fait raccompagner par une pauvrette aux yeux de biche. Elle portait un prénom aromatisé aux îles des Caraïbes, cherchait un mari pour lui donner des enfants et suivait des cours du soir pour devenir secrétaire logisticienne, mais chaque dimanche que Dieu faisait, Vanilla — Mélissa ? Néréa ? Pépita ? Sassandra ? comment c’était déjà ? — se réveillait dans les bras d'hommes différents complètement indifférents à ses souhaits. Il lui avait allongé une ligne de coke d’une coke achetée à un manouche sédentarisé installé dans le quartier Sainte-Sophie. C'était la première fois qu'elle en prenait. Elle était restée apathique puis avait commencé à s’énerver. Il avait bien cru devoir la conduire au service des urgences de l'hôpital le plus proche qui se trouvait quand même à plus d'une heure de route. En proie à un sérieux coup de speed, elle s'était mise à gesticuler et à hurler partout dans l'appartement. Au bout de quelques heures, elle s'était calmée et il l'avait ramenée chez elle après lui avoir fait boire un grand bol de lait bio demi-écrémé s'il vous plaît, mélangé à des pétales de maïs.

Luddodvi a horreur d'être mal coiffé. Tous les 15 jours, il se refait donc une beauté : des femmes s'occupent de lui, le shampouinent, lui caressent la tête, lui passent des onguents sur le crâne et il adore ce qu'elles lui font. Manucure, massages des tempes, sourires, sent-bon… Elles sont payées grassement et tandis que les ciseaux cliquettent et que les petits cheveux noirs tombent sur ses épaules, la grande glace lui renvoie son visage et il se trouve plutôt pas mal, de face : un joli minois au charme imparable. N'importe qui à sa place aurait cent fois tort de s'en plaindre. Un nez réfléchi, une bouche virile, des yeux gris, des dents blanches et sans carie, des oreilles élastiques et tendres, un menton d'athlète : la génération précédente a fait du bon boulot. Luddi aime se sentir beau, vigoureux, aimé, désirable, presque parfait. Donc, dès que faire se peut, l'occasion faisant le larron — et les occasions sont nombreuses si l'on compte grosso modo une cinquantaine de week-ends par an —, il s'arrange pour avoir de la compagnie ; des conquêtes pulpeuses, mariées, pacsées ou célibataires, des rouquines conquérantes, des veuves enjôleuses, des capillicultrices-visagistes qui, séduites, s'étaient dans un premier temps occupé de sa coupe de cheveux avant, dans un deuxième temps, de passer en revue le reste de son système pileux, dorment à la maison. Chacune leur tour. Comme des gouttes d’eau tombant du ciel dans une écuelle, l’une après l’autre, avec une régularité chirurgicale.

Luddodvi est quelqu'un de foutrement accueillant. Dans son frigo, il y a toujours au minimum des gâteaux aux graines de sésame, des saucisses, des sardines de chez le poissonnier Michon, du jus d'orange et toutes sortes de gadgets apéritifs histoire de préparer un brunch à la toute dernière minute pour les petits creux de fin de soirée. Pour toutes ces choses-là. Voilà, les présentations sont faites. Ça roule pour lui. De l'autre côté du square, un bout d'immeuble montre son pignon. Les fenêtres qui s'allument permettent de savoir que les voisins sont en train de manger ou d’organiser un dîner. De son balcon, qui est presque une terrasse puisqu'il y aurait de quoi juxtaposer deux tables de ping-pong ou autre colossal jeu de taille équivalente, il entrevoit leurs silhouettes. En contre-jour. Il les voit, accoudées, en train de regarder le parking, fumant une cigarette, derrière une fenêtre, occupées à mettre la table, à passer l'aspirateur ou à repasser les rideaux. Il les regarde, ostensiblement, avec insistance, comme pour bien montrer qu'il est chez lui, jusqu'à ce qu'elles s'aperçoivent de sa présence et se réfugient dans un angle mort comme ces petits bernard-l’hermite qui s’effarouchent dès qu’ils se sentent observés. Luddi aime causer l’effroi de ses concitoyennes.

 

à suivre...
 

 

 

Dernière modification : 12/08/2014 21h14
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